Bonjour Monsieur,
Du haut de mes trente-deux ans, c'est la première fois que j'écris à un homme politique. Et du haut de ces bien modestes trente-deux ans, c'est à vous que je souhaite écrire, car c'est de votre parti dont je me sens le plus proche, et ce depuis toujours.
Je voulais tout d'abord vous féliciter pour la qualité de votre argumentaire dans cette campagne, vous avez été à mon sens le meilleur défenseur du oui, tous partis confondus.

Lorsque les premières voix ont commencé de s'élever pour dire que ce traité n'était peut-être pas si bon que ça, je me souviens m'être fait la réflexion que l'Europe ne possédait décidément pas que des adeptes dans ce pays. Européen par principe, je ne voyais pas en quoi une constitution pouvait être mauvaise pour les états la constituant.
Puis je me suis intéressé de plus près à ce traité. J'ai beaucoup écouté, énormément lu, et j'ai décidé de voter non.
Ce que j'ai fait.
Ce non, je n'en suis pas particulièrement fier ce matin, mais je l'assume pleinement ; et si cela était à refaire, je le referais. Je dis que je n'en suis pas particulièrement fier car j'aurais réellement souhaité pouvoir voter oui à un texte majeur. Mais en raison de son contenu, je n'ai pas pu. Et en tout état de cause pas pour ce texte.

Il s'avère que les tenants du non, après vote, seraient issus des milieux ruraux et des classes basses ou moyennes ; le non des champs contre le oui des villes. Et bien sachez que je suis fier d'être un 'bouseux' de Créteil.
Vous avez dit que le pays avait sanctionné le gouvernement, et que la France payait la politique de Chirac et de Raffarin. Vous semblez déjà oublier la principale raison de nombreux votants qui est toute autre. Il ne s'agit pas de sanctionner le gouvernement, mais de dire que de cette Europe-là nous ne voulons pas. Je m'explique : Lionel Jospin serait président (je déplore comme tant de gens que ce ne soit pas le cas), le chômage serait un lointain souvenir, le taux de croissance serait à 8% l'an, etc. j'aurais voté non quand même ! Car comme beaucoup, je ne fais aucun lien, je dis bien aucun lien entre la politique mise en place par un pays (quel qu'il soit) et cette élection.
Sachez également que pour moi, une constitution pour l'europe est un idéal. Un idéal n'est peut être pas fait pour être atteint, certes. Mais la question qui nous était posée était de savoir si l'on acceptait la constitution que l'on nous proposait pour l'Europe.
Et bien pour moi, la réponse s'impose d'elle-même. Et c'est non.
J'ai relu il y a peu de temps sur internet des propos de votre parti, qui datent de 2003 me semble-t-il. Relisez-les également s'il vous plait. Vous y trouverez plein de remarques pertinentes dont je n'ai plus entendu parler par vous-mêmes ou vos collaborateurs durant cette campagne, et qui concernent les modalités d'aménagement que vous demandiez pour l'acceptation de ce texte.

Alors en effet, sans doute nous engageons-nous dans une période qui sera assez difficile, et ce sera le travail de votre parti que de tenter de surmonter cette épreuve.
Bien sûr, avoir voté non ne résoudra aucun de nos problèmes nationaux, mais cela n'en avait pas vocation non plus. Juste que ce vote permet d'entretenir l'espoir que l'Europe se dote un jour d'une constitution mettant non pas l'économie au centre du système, mais l'homme. Mon propos n'est pas de bannir l'économie de marché loin de là, mais d'en faire un moyen, et non une fin en soi. Je ne veux pas de nouveau entrer dans des arguments de campagne, et ne m'étendrai donc pas ici sur ce point.
Sachez cependant qu'après le vote d'hier, c'est une immense part de la population qui a repris espoir pour l'avenir de l'Europe. Cet espoir sera peut-être déçu, mais ce sera à votre parti de le porter haut et fort. Et si cet espoir doit être déçu, au moins aurons-nous combattu vaillamment, et pourrons-nous nous regarder dans une glace. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas résigné à sacrifier mon rêve sur l'autel de la BCE.

Deux données chiffrées retiennent mon attention dans ce scrutin : 70% de votants, et 60% d'électeurs socialistes qui ont voté contre le traité. Concernant le nombre de votants, cette campagne aura au moins eu le mérite de replacer le débat politique parmi les préoccupations des français, et quand au second nombre, il serait bon que le parti que vous dirigez en tienne compte.
Durant la campagne, j'ai souvent dit à qui voulait m'entendre que je ne pourrais plus voter pour un homme ou une femme politique ayant porté le oui, Car ce oui me semblait signifier l'acceptation d'une constitution quel que soit le prix à payer, ainsi qu'un manque cruel d'idéal pour nos enfants et nous. Pourtant il me semble ce matin qu'il va falloir beaucoup de courage à tout le monde pour pouvoir faire émerger ce nouveau projet, que l'on a le temps de le prévoir et de préparer sa construction d'ici à la fin du processus de ratification à la fin 2006. Ce projet ne doit pas être construit par et pour les français seulement - qui n'ont évidemment aucune légitimité pour cela - mais par les européens dans leur ensemble. Et ce sera également à vous de porter cette parole et de faire valoir ce souhait des enfants de France.

Après Maastricht, M. Delors disait que le traité n'était guère social, mais que la gauche s'y mettait dès le lendemain. Après Amsterdam, même rengaine. Le traité de Nice a été signé par M Jospin, qui a promis de se mettre au travail pour rendre le suivant plus social. Vous-même avez promis la même chose avant que la campagne ne commence. Mais cette fois il était trop tard. Si vous voulez vraiment vous mettre au travail avec tous vos camarades socialistes européens, c'est le moment ou jamais.
Concernant le projet de construction d'une constitution européenne, il est grand temps d'envisager un autre modèle, sans doute eu peu en marge des schémas actuels, mais le temps est devant nous. Le traité de Nice n'a jamais ému qui que ce soit avant ces six derniers mois, n'a pas provoqué ni plus ni moins de délocalisations, chacun sait que le textile de Chine doit arriver chez nous depuis dix ans, etc. Nous pouvons donc travailler sereinement pour proposer avec toutes celles et tous ceux qui le désirent, un texte à la fois juste et respecteux de chacun comme de tous.
Vous souhaitant bon courage dans cette mission, et désireux de vous renouveler ma confiance pour les prochaines échéances, en fonction cependant des actions qui seront les vôtres dans la création d'une constitution pour l'Europe,

lalune