Lundi matin :
On vient d'arriver à Rome avec mon étoile. J'avais décidé de maintenir le voyage malgré ton AVC qui semblait pas trop méchant, mais j'apprends que tu avais profité du fait que je parte pour corser l'addition avec un infarctus.
Petite consultation avec moi-même, je décide de rester, que tu vas attendre encore un peu.

Mardi soir : pas brillant. Ca s'arrangera pas, on le sait désormais. Les projets de maison de retraite commencent à se dessiner, tu ne rentreras plus jamais chez toi.

Mercredi 18h00 : j'appelle pour prendre des nouvelles. En plus de l'AVC et de l'infarc, il semble que la crise d'urémie approche, et les toubibs disent que c'est fini, que c'est une question d'heures ou de jours. Vu que je suis à Termini et fortement incité par mon étoile, je décide de remonter par le train qui va partir.
18h40 : départ du train de Rome.
18h50 : je rappelle ta fille pour qu'elle te demande de m'attendre avant de lâcher la rampe, j'arrive !

Jeudi 9h30 : arrivée du train à Bercy. Le temps de passer voir les bourriques, prendre un costume que j'ai pas envie et de filer, je suis près de toi à 15h30.

15h30 : C'est en effet pas brillant... Des perfs quasi partout, un masque à haute concentration sur la figure, des tuyaux là où y a pas de perfs... Je te remercie de m'avoir attendu. Maintenant, je suis sûr que tu sais que je suis là. Je sais bien que tu n'as plus fais le moindre signe depuis plus de 72h, mais je voudrais que tu te débrouilles pour m'en faire un quand même. Rien. Je décide d'utiliser mon fluide (ben ouais, tu m'as dit que j'en avais, alors faut bien que ça serve). Je pose ma main sur ton front, me concentre très fort, et te répète que c'est moi, que je suis rentré, et que je voudrais que tu me fasses un signe. Rien. Alors que je commence à désespérer de mes 'pouvoirs', j'ai quand même le temps d'apercevoir une larme qui coule sur ta joue gauche, du côté où je suis.
Je la laisse couler sagement, l'essuie en espérant en voir une autre, regarde de l'autre côté : plus rien. Je m'en fous, j'ai eu mon signe. Je te demande si tu souffres, mais tu ne manifestes plus rien, donc c'est que tu ne souffres pas. De toutes façons, t'es une dure.

Sauf que là, je pense que tu as fait ta part. Et il est l'heure que tu t'en ailles. Mon frère ne supporterait pas de te voir dans cette chambre, maman est là, papa pas loin, tu peux y aller, on te donne ton bon de sortie. De toutes façons, ça fait des années que tu attends ce jour. On est le 10 mai, toi au moins tu auras ton grand soir. Alors prends le toboggan, laisse glisser, lâche la rampe et cours rejoindre ton mari qui t'attend. Je te dis tout ceci plusieurs fois, sous des formes différentes, en te remerciant à chaque fois de tout ce que tu as fait pour moi, de tout ce que tu as été pour nous...

Jeudi 17h50 : ta fille est retourné dans son bureau depuis un moment, pour essayer de travailler un peu et de penser à autre chose. Je suis assis dans le fauteuil près de toi, je te tiens la main, et en raison de ma courte nuit de sommeil dans le train, je commence à m'assoupir, bercé par les râles réguliers de ta respiration.
Puis je sors de mon demi-sommeil, il semble se passer un truc. Je réalise que ta respiration a changé. Je me lève, et m'aperçois que cela devient en effet très aléatoire. Après une ou deux minutes dans ces conditions, je me dis que je dois appeler. Le doc ou une infirmière, il n'en est pas question car ça ne servirait à rien, je sais que c'est la fin. Je décide donc de joindre ma mère pour qu'elle revienne illico.
Je vois tes inspirations s'espacer, devenir plus faibles. C'est fini ? Ah non, encore une. Je te fais plein de petits bisous sur le front comme tu aimais, en te disant des mercis à l'infini, et maman arrive. Elle voit en même temps que moi tes deux dernières respirations, la mousse rose qui sort de ta bouche, sans doute suite à un OAP (il manquait plus que cela après l'AVC, l'infarct et la crise d'urémie...)

18h05 : On finit par appeler la doc, qui ne peut que constater que tu as définitivement rendu les armes, te ferme les yeux pour faciliter ton voyage et t'enlève ton masque.

Toi tu ne pleurais jamais, alors je m'accroche pour faire pareil. Même si c'est très dur.
Le truc, c'est de ne surtout pas parler. Je prends ma mère dans mes bras pour qu'elle évacue sa tristesse, papa arrive pour te voir déjà un peu jaunie à cause du sang qui se retire doucement de toi, et après une petite promenade aérative, je reviens te faire les derniers bisous avant que les infirmiers ne débutent leur travail.

Alors encore une fois, un énorme merci à toi, et comme tu disais : adi.