Déjà, faut que je vous avoue un truc : mémé, c'est pas son vrai prénom... Mais au cas (fort improbable) où elle tomberait là-dessus, je tiens à ce qu'elle puisse conserver son anonymat. Je l'appellerai donc mémé.
Ce billet est le pendant de celui-ci, écrit également au Montlubin. Sauf que cette fois, la personne concernée est encore vivante.
Mémé, puisque je l'appellerai comme ça, est avant tout une machine à travailler. (Enfin était, puisque depuis quelques mois, tout devient plus difficile et pénible.) A travailler pour les autres. Elle, elle s'en fout, c'est les autres qui comptent. Et si maintenant elle est bien diminuée, cela l'embête uniquement pour le repassage, la cuisine, la lessive, le ménage, etc. qu'elle ne peut plus faire aussi bien qu'avant. Jamais vu quelqu'un qui pensait si peu à soi. Le mot qui résumerait le mieux sa vie serait 'devoir'. Avec toujours ses proverbes de fatalisme et de courage : 'Cent fois sur le métier il remit son ouvrage', ou bien 'quand on n'a pas ce qu'on aime, il faut aimer ce qu'on a', ou encore 'faut avoir le caractère mieux fait que la figure'...
Mémé est née en octobre 1921. Elle a connu la guerre et son lot de privations, a travaillé très jeune, toujours dans le commerce, c'était de famille. Epicerie, mercerie, magasin de vélo... Elle a eu une fille qui est devenue ma mère. Et aussi un fils, mais qu'ils n'ont eu le temps de voir que quelques heures avant de le mettre dans une petite boite. Ils avaient juste pu le prénommer Pierre...
Mon grand-père, qui au cours des quatre derniers siècles de sa famille s'est révélé comme l'aventurier en parcourant trente kilomètres pour aller s'installer à la ville, l'a emmenée avec lui et elle a de nouveau ouvert un commerce. Puis nous sommes arrivés. Je ne me souviens que de sa maison actuelle. Je ne me souviens pas de l'avoir vue travailler, hormis pour nous.
Souvent, elle me reparle du temps d'avant, du temps où le monde était pas si fou, où elle me faisait sauter sur ses genoux. Temps où assis à côté d'elle sur la table à repasser, je transvasais des haricots d'un saladier à un autre, pendant tout le temps que durait son repassage, et où je n'avais apparemment pas besoin d'ouvrir la bouche pour qu'elle comprenne ce que je voulais.
Oh, on n'a pas toujours été d'accords les deux. Je pense à elle chaque fois que je regarde mes cicatrices aux coude et genou droits, cicatrices consécutives à des gamelles forcément. Cicatrices nécessitant des points mais cicatrices soignées aux aimants et à l'argile. Car mémé a eu sa période homéopathie (pauv' Juliette), sa période argile (elle en faisait boire un grand verre à son mari tous les matins - de la poudre d'argile mélangée à de la flotte. Beurk), puis sa période aimants et magnétisme.
Chaque fois qu'elle me parle de ça, je me fiche un peu d'elle, elle me traite de chameau et elle est contente. Pourtant, je devrais pas, car vous savez quoi ? J'ai du fluide ! Sisi. Enfin pour le fluide, c'est entre autres hein... Car pour elle, il va sans dire que je suis une des plus belles réussites que la terre ait engendrée. C'est pareil avec votre grand-mère vous aussi ? Bon, alors tout est normal. Mon frère également est un des éléments les plus formidables, mais comme je lui montre un peu plus d'attention qu'il ne le fait...
En discutant de mon récent bac, elle me disait que j'allais forcément l'avoir vu que je réussissais tout ce que j'entreprenais. Tentant de lui rappeler mes brillantes réussites estudiantines consécutives à un temps d'étude surtout consacré à la belote (alors que j'étais pas en filière belote), tout ce qu'elle a trouvé à dire c'est : ah oui, mais là ça compte pas !
Discuter avec elle est toujours un réel bonheur, qu'elle entende bien ou pas. La situation type est la suivante : elle pose une question, n'écoute pas la réponse, mais enchaîne sur la réponse qu'elle avait prévu que l'on fasse... Et là, pour ramener le sujet sur la vraie situation, faut ramer !

Pourtant, ses forces s'amenuisent. Chaque fois, je la sens un peu plus affaiblie. Elle me fait souvent part de son envie que ça s'arrête. Que le monde est devenu trop moche, trop méchant. Il y a quelques mois, elle avait décidé que c'était son heure, suite à une brusque montée de tension, que c'était la fin. Et puis non, elle s'est réveillé le lendemain, s'apercevant elle-même qu'elle était toujours là. C'était reparti pour un tour. La semaine dernière, elle est tombée et n'a pas pu se relever toute seule. Elle est donc restée quelques minutes allongée dans sa cuisine. La prochaine fois, qui sait ce que ça sera ?
L'objectif consiste maintenant à lui trouver des raisons de patienter. Mon frère lui a annoncé récemment que son épouse et lui attendaient un petit garçon. Donc elle va rester un moment encore pour voir grandir un peu cet enfant. Mais bientôt il faudra lui trouver autre chose.
Malgré son peu d'instruction, elle a toujours possédé ce bon sens des gens proches de la terre. Toujours la première à échaffauder toutes sortes de plans d'action, toujours avec une idée en tête..
Dans le 'défilé' de nanas qu'il y a eu à la maison, j'avais toujours un petit commentaire. 'Elle semble très gentille celle-là'. Ou bien : 'Oh, elle a un regard méchant celle-ci !'. Mais elles ont cependant été toutes accueillies de façon identique.
Quand on était petits, elle jouait à des jeux avec nous : petits chevaux, nain jaune, jeux de l'oie, etc. Elle était tellement contente de nous voir gagner qu'elle faisait exprès de perdre. J'ai jamais vu ça depuis.
Pourtant un jour, c'est nous qui la perdrons. Ce jour-là, mon monde d'enfant s'écroulera. Du moins il ne sera jamais plus pareil. Un pan s'est déjà écroulé et le reste suivra. Mais je sais que je garderai tout en tête. Et tant que je réaliserai ses recettes de cuisine notamment, elle vivra.
En attendant ce jour funeste, je profite des petits bouts de moments que la vie me permet de passer auprès d'elle, car je crois vraiment que c'est la personne que j'aime le plus au monde.