La p'tite dame
Par lalune le vendredi 24 septembre 2004, 10:14 - Continue homme... Est-ce passe-temps ? - Lien permanent
Tous les jours, en sortant de chez moi ou en rentrant, lorsque je passe devant chez elle, je la vois. Elle est à sa fenêtre au rez-de-chaussée et regarde dans la rue.
Tantôt fumant une cigarette, tantôt non. Toujours le même petit chapeau violet sur la tête, toujours le même tricot en laine. Elle me fait un peu peur au début, avec ses yeux perçants, je suis mal à l'aise, et puis je m'habitue. Je me dis surtout qu'elle doit se sentir bien seule. Les mois passent, et elle est toujours à sa fenêtre. En mon for intérieur, je l'appelle déjà la p'tite dame.
Puis un matin, suite à une expulsion sans aucun doute, je la découvre sur le trottoir d'en face, avec quelques affaires déposées dans un charriot de supermarché rempli au maximum de ses possibilités. Ce caddie est recouvert d'une bâche en plastique bleue. Nous sommes en début de cet été. Elle dort là tous les soirs. Je lui offre quelquefois une cigarette, ou lui donne l'heure, et me fais la réflexion à chaque fois que le prochain coup, je m'arrêterai discuter un moment avec elle, je prendrai ces cinq minutes qui ne me coûtent pas grand-chose et qui lui feront plaisir.
Je la vois toujours assise devant une agence de ce syndic immobilier. De plus en plus souvent, des personnes sont là à discuter avec elle lorsque je passe, et je me dis que mon tour viendra, lorsque je passerai et qu'elle sera seule. Alors j'ai un peu moins mauvaise conscience.
Courant août, la voici qui a bougé de quelques mètres. Toujours dans ce coin de rue, mais plus abritée sous la petite ceinture (ce truc dont Delanoe ne sait pas quoi faire). L'expulsion semble cette fois définitive, la voici maintenant avec quantité de petits meubles, table, chaises, déposés sur le trottoir. Et elle, toujours avec son petit chapeau, son tricot, un sac à dos qui semble désormais soudé sur ses épaules fragiles, recouvert par sa capeline de pluie.
Je me fais la remarque que cette expulsion définitive doit résonner comme la fin de ses espoirs. Elle a une soixantaine d'années, peut-être moins, et son regard n'est plus le même, atténué, comme si une partie de la flamme qu'il contenait avait disparu. Des jeunes femmes surtout discutent avec elle. Elles ont parfois leur enfant à la main, mais prennent ces cinq minutes qui la distraent de son isolement au grand jour.
En cette mi-septembre, déjà bien froidureuse et humide, je réalise que son hiver s'annonce bien difficile. Je ne vois plus son petit chaton tigré.
Mercredimatin elle était là, mercredi soir elle n'y était plus. Toutes ses affaires ont disparu avec elle.
Je n'aurai jamais discuté avec la p'tite dame ; je lui devais bien au moins un billet.
Commentaires
Joliment raconté ce clin d'oeil avec une tristesse.
Qu'est-ce qu'elle est devenue, la petite dame? Espérons qu'elle a un nouveau logis, elle aussi, avec une troupe d'ânes gentils et des poivrons en fleurs.
Espérons...