scénario catastrophe, mais plausible...
Par lalune le lundi 14 juin 2004, 11:06 - une gueulante ? oui... - Lien permanent
Le texte qui suit est une invention de magistrats. Sauf que cela pourrait se réaliser sans trop de difficultés...
"Vous aimez votre femme et votre femme vous aime. Vous avez eu
ensemble trois enfants que vous adorez : Julie, julien et Juliette.
Julien vient d'avoir 16 ans. C'est un garçon rieur, heureux de
vivre, un peu turbulent au lycée, mais que les professeurs
trouvent sympathique. Parmi ses nombreux amis, deux sont pour lui
comme des frères : Arnaud et Arthur. Ils forment à eux trois une
inséparable bande de joyeux drilles, connue dans tout le lycée.
Vous ignorez seulement que, le mois dernier, Julien a connu une
grave déconvenue : le professeur de biologie, Monsieur Bubard, lui
a attribué un 2/20 pour "copie trop sale".
Votre fils l'a ressenti comme une profonde injustice, ainsi
qu'Arnaud et Arthur. Ensemble, après avoir longuement réfléchi, ils
ont trouvé le moyen de venger Julien : Monsieur Bubard se rend
chaque jour au lycée en bicyclette. Il range son vélo dans un
local non fermé mais surveillé depuis la grille d'entrée par Paul,
gardien depuis vingt ans, dont les siestes sont légendaires. Une
semaine après la fameuse copie, notre trio passe à l'action :
Arthur fait le guet pendant que Julien et Arnaud s'emparent du
vélo. Ils escaladent ensuite la grille pour le cacher dans le
jardin de Roselyne Lajoue, retraitée. L'exploit fait grand
bruit.
Julien et ses acolytes, galvanisés, décident de ne pas en rester
là, le local regorgeant d'objets de convoitise: deux jours plus
tard, ils réitèrent avec la trottinette électrique du professeur de
mathématique et la bicyclette rose de Madame le Proviseur.
Celle-ci, furieuse, mène alors l'enquête, en toute discrétion. Ses
soupçons se dirigent rapidement vers votre fils et ses amis.
Une plainte est déposée pour vol. Vol en bande organisée, précise
la police : la loi Perben II peut s'appliquer.
Trois jours plus tard, un jeune homme souriant aborde votre fils à
la sortie du lycée. Il lui montre une camionnette spécialement
aménagée et lui propose, en cas de besoin, de transporter
gratuitement tout engin à deux-roues. Julien est étonné. Le jeune
homme le rassure, l'invite à prendre un café et lui offre
finalement un téléphone portable: "appelle-moi!".
Cet homme est un policier, habilité par Perben II (nouvel article
706-81 du Code de procédure pénale) à se faire passer pour complice
ou receleur des infractions. Il n'a pas droit d'inciter au délit.
Mais il peut mettre à la disposition des personnes suspectées tous
les moyens dont elles rêvent (juridiques, financiers, transport,
hébergement, télécommunication : nouvel article 706-82).
Votre fils, très excité, appelle de son téléphone tout neuf ses
camarades. Le lendemain, décision est prise de profiter de
l'aubaine : on demande au jeune homme de déposer le butin près du
stade de foot, histoire de prolonger le plaisir.
Le lundi suivant, à 18 heures, Julien n'est pas rentré à la maison.
Votre femme s'inquiète, Julie et Juliette le cherchent. 18h30 : le
téléphone sonne. C'est la police. Julien est au commissariat en
garde à vue.
Comment ? Qu'a-t-il fait? Vous ne dormez pas de la nuit, vous
espérez à chaque heure que votre fils va être relâché, vous voulez
comprendre. Le lendemain, un avocat de permanence vous apprend que
Julien va bien, mais il ne peut vous en dire plus.
Une première journée passe, puis une deuxième nuit. C'est un
cauchemar. On se réveillera. Mais mercredi matin, l'avocat vous
avoue que, depuis la loi Perben II, la garde à vue peut durer 96
heures, même pour les mineurs (nouvel article 706-88 du Code de
procédure pénale). Vous imaginez votre Julien au commissariat
pendant quatre jours et quatre nuits, interrogé le jour et réveillé
la nuit.
Mercredi, l'attente devient infernale. A 20 heures, quatre hommes
sonnent à votre porte. Ce sont des agents EDF qui viennent relever
les compteurs. En un clin d'oeil, les voilà dispersés dans tout
l'appartement, l'un d'entre eux restant en votre compagnie pour
vous occuper. Ils repartent cinq minutes plus tard, sans vous avoir
fait signer le moindre bon.. Vous êtes étonné, mais vous avez
d'autres préoccupations en ce moment. Pourtant, ces hommes viennent
d'installer chez vous suffisamment de micros et decaméras pour tout
connaître de votre vie de couple et des discussions entre Julie et
Juliette.
Ils en ont le droit depuis Perben II (nouvel article 706-97 du Code
de procédure pénal).
De toutes façons, vous étiez déjà sur écoute (nouvel article
706-96). Les journées de jeudi et de vendredi sont les plus atroces
de votre vie. Julie et Juliette ne sortent pas de leurs lits.
L'école appelle, vous lui raccrochez au nez. Votre femme passe de
l'hystérie à l'hébétement.
Vendredi 17h15 : Julien sort enfin de garde à vue mais il est, dans
la foulée, déféré devant le juge d'instruction qui met Julien en
examen, les faits étant avérés. Il demande à son collègue le juge
des libertés et de la détention de placer votre fils en détention
provisoire. Le magistrat accepte : il entend, lui aussi, lutter
efficacement contre l'insécurité en ville.
Julien est en prison, pour plusieurs mois peut-être. Vos filles
s'enferment dans un profond mutisme. Mardi, trois heures du matin.
Voilà une semaine que vous ne vivez plus. Vous êtes endormi sur le
canapé, une bouteille de blanc à la main.
Une sonnerie stridente vous réveille soudain : vous vous traînez
jusqu'à la porte d'entrée que vous ouvrez. Cinq policiers
s'engouffrent chez vous. Pendant deux heures, ils retournent
l'appartement, crèvent les coussins, vident les tiroirs. Cette
perquisition en pleine nuit (nouvel article 706-91) a du bon :
elle permet enfin à la famille de se retrouver, vos filles et votre
femme s'étant blotties autour de vous dans le canapé. C'est ainsi
entouré que vous finissez la bouteille de blanc.
Le lendemain, décision est prise d'envoyer Julie et Juliette, pour
les protéger, chez leur grand-mère maternelle. Ce sera mieux pour
tout le monde. Votre belle-mère, ravie d'être utile, vient les
chercher chez vous.
Elle se permet une première remarque sur l'état de l'appartement.
Vous réussissez à vous contenir. Elle jacasse ensuite un quart
d'heure sur le problème de la délinquance. Vous sentez que vous
allez sortir de vos gonds. Pour finir, elle vous lance une remarque
acerbe sur l'éducation de Julien. C'en est trop : vous la
giflez.
Or vous étiez filmé. Lorsque votre beau-père vient porter plainte,
les policiers sont déjà au courant. A votre tour, vous êtes
convoqué au commissariat, placé en garde à vue, puis mis en examen
pour violences sur personne vulnérable. Vous encourez trois ans
d'emprisonnement. C'est le procureur qui vous convoque à la fin de
la garde à vue. Il est indigné par ce que vous avez fait et ne
s'étonne pas que votre fils ait mal tourné. Il vous demande si vous
reconnaissez votre culpabilité, une cassette vidéo à la main. Vous
répondez oui. Il vous propose alors de prononcer lui-même votre
condamnation puisque vous ne contestez pas les faits. C'est nouveau
(Perben II, article 61), mais c'est efficace.
Si vous refusez, vous serez jugé par le tribunal, dans longtemps et
avec les aléas qu'on connaît. Un avocat, penaud, vous conseille
d'accepter. Le procureur vous condamne à 4 mois d'emprisonnement,
non sans préciser que c'est une peine bien indulgente au vu des
faits odieux que vous avez commis.
Durant le trajet vers la prison, menotté dans la fourgonnette, vous
vous interdisez de penser à votre femme, à Julie, à Juliette.. Vous
vous demandez simplement si vous apercevrez de votre cellule celle
de Julien. Si vous pourrez lui faire coucou.
Et, tout à coup, vous vous souvenez d'un entrefilet dans le
journal, en plein hiver 2004, sur des avocats qui s'inquiétaient de
l'entrée en vigueur de la loi Perben II.
Vous n'aviez, à l'époque, pas compris pourquoi. "
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